Des dérèglements climatiques violents ont touché le monde cette année, reposant dans l’urgence le problème de la réduction des gaz à effet de serre. Or, depuis le sommet de Kyoto de décembre 1997, peu de progrès ont été accomplis. Entretien avec Jean Jouzel, directeur de recherches au Centre de l’Energie atomique (CEA), laboratoire “ Modélisation des climats ” (1), sur le changement climatique, et François Ploye, consultant chez Amak Conseil, auteur du livre L’effet de serre, science ou religion du XXIe siècle ? (2)Regards : Le débat sur la lutte contre le réchauffement accéléré semble être devenu avant tout politique. Mais quel est l’état du débat scientifique ?
Jean Jouzel : Il porte sur plusieurs questions : l’homme influence-t-il le climat ? Y a-t-il réchauffement de la Terre, et à quelle vitesse ? Sur ces deux points croît le consensus. La majorité des scientifiques estiment ainsi que la planète s’est réchauffée d’environ 0,6 à 1°C depuis un siècle, - avec une accélération du réchauffement ces dernières années. Troisièmement, ce réchauffement est-il lié à l’action de l’homme ? C’est sur ce point que les scientifiques ont le plus évolué, répondant enfin majoritairement par l’affirmative. Quatrièmement : quel sera demain le climat ? Ici, les efforts de modélisation du futur présentent encore de nombreuses faiblesses. A mon avis, on ne pourra jamais vraiment prédire, mais seulement, au mieux, réduire un peu les incertitudes.
François Ploye : Parallèlement, un problème naît de l’attitude adoptée par certains scientifiques : les incertitudes étant nombreuses, il est en effet facile de brouiller le débat ! Des laboratoires sont ainsi tentés de présenter des modèles de prédiction dont la pertinence est difficile à vérifier, mais qui leur permettent de décrocher des subventions. Enfin, l’enjeu, même au niveau scientifique, demeure politique car le pouvoir veut savoir comment le climat va se modifier localement, exigeant des données quantifiées.
Jean Jouzel : Heureusement, l’argumentaire selon lequel le réchauffement n’aura pas lieu s’affaiblit. Les opposants à la lutte contre l’effet de serre se battent désormais sur d’autres terrains, notamment sur celui des conséquences de ce réchauffement, qu’ils cherchent à nier ou à minimiser.
Regards : La violence des dernières tempêtes vécues en France est-elle une conséquence de l’effet de serre ?
François Ploye : Que le réchauffement en cours provoque une agitation des océans agissant en retour sur les climats est plus que vraisemblable !
Jean Jouzel : L’enjeu scientifique porte ici sur l’étude de l’évolution des extrêmes climatiques, car ce sont eux qui provoquent les grandes tempêtes ou la sécheresse.
François Ploye : L’accélération des modifications climatiques est grave : ni la Terre dans son ensemble, déjà très peuplée, ni de nombreux biotopes en particulier, fragilisés par l’homme, ne s’adapteront. Concernant l’Europe, l’hypothèse d’un ralentissement du courant chaud du Gulf Stream dans l’Atlantique est avancée. Des modèles estiment même qu’il pourrait s’arrêter totalement… Jean Jouzel : Cela s’est déjà produit une fois par le passé. Or, c’est au Gulf Stream que nous devons de vivre dans des régions relativement privilégiées. Son ralentissement freinerait le réchauffement du climat en Europe, lequel serait ainsi plus important dans les régions tropicales.
Regards : Il existe donc une inégalité entre régions du monde face à l’effet de serre ?
François Ploye : Oui ! Et si les scientifiques travaillent aux prédictions régionales ainsi que le réclament les décideurs, ils vont casser définitivement la solidarité entre les nations face au réchauffement climatique.
Jean Jouzel : C’est bien ce que nous faisons. Mais ces différences d’évolution régionale sont difficiles à prévoir. Le rôle des scientifiques se borne ici à fournir de la matière aux décideurs à partir des questions qu’ils nous posent. Mais les protocoles de recherches sont ensuite construit sur une base purement scientifique.
Regards : Quel est le niveau de négociation le plus pertinent ?
François Ploye : Le problème étant d’abord global, les négociations mondiales fixant des objectifs chiffrés sont essentielles. Mais le problème touche toutes les activités humaines : déforestation, élevage des bovins, barrages... il faut donc agir sur de nombreuses activités à la fois et engager les négociations à tous les échelons.
Jean Jouzel : Sur la création de puits à carbone par la reforestation par exemple, la négociation est par ailleurs forcément régionale. Mais pour atteindre en effet les objectifs fixés à Kyoto, seul un traitement du problème par pays peut être efficace. Il faut notamment en passer par l’échelon du citoyen. Voyez la production de gaz à effet de serre en France : pour un tiers, elle est la conséquence de l’industrie, pour un tiers celle des transports et un tiers encore relève de la consommation domestique.
François Ploye : Encore faut-il que le citoyen se sente concerné. La circulation automobile en ville est mal maîtrisée, l’agriculture est de plus en plus mécanisée… L’effet de serre rejoint enfin d’autres problèmes comme la politique énergétique et plaide en faveur d’une politique de développement durable, appuyée à la fois sur une moindre consommation d’énergie et sur le développement d’énergies alternatives. Hélas, je ne vois aucune affirmation forte des politiques publiques en ce sens. Certes, des efforts sont faits : nouvelles normes industrielles ou augmentation du prix de l’essence... Les mesures du gouvernement du début 2000 vont elles aussi dans le bon sens, quoique trop timorées, notamment l’écotaxe. D’autre part, plutôt que tenter de réduire la production des gaz à effet de serre, le pouvoir français a préféré rallier la position internationale dominante préconisant la vente des droits à polluer entre pays. Il existe par ailleurs de nombreuses aberrations, par exemple la fiscalité sur vingt ans concernant l’usage de la voiture, qui a diminué ; ou encore les 1000 milliards de Francs de subventions publiques, qui seraient affectées à travers le monde, directement ou pas, à la consommation d’énergie, par le renflouement d’entreprises polluantes en faillite par exemple.
Jean Jouzel : Une autre aberration encore tient à l’absence de taxe sur le kérosène, qui est pourtant le carburant produisant le plus de gaz à effet de serre au kilomètre parcouru... Face au problème de l’effet de serre, la spécificité française réside dans la structure de son énergie, essentiellement nucléaire. Or, il lui est particulièrement difficile de repenser le parc énergétique national pour les cinquante prochaines années. La France aura d’importantes difficultés enfin à tenir les objectifs de Kyoto.
François Ploye : En France, l’énergie est devenue facile et consommable avec moins de culpabilité qu’autrefois. EDF incite par exemple à développer la climatisation ! - , a pourtant ici un rôle à jouer, par l’encouragement de la production d’énergie alternative par exemple. Enfin, il manque les moyens d’un contrôle : la température ambiante des bâtiments publics chauffés dépasse ainsi de loin la limite pourtant fixée à 19°C ! L’adaptation, de toute façon inévitable, n’en sera que plus douloureuse, et nécessitera probablement l’importation à nos frais de techniques étrangères. Heureusement, grâce à l’Europe, la France va devoir bouger. En attendant, on joue avec le feu, car il est certain que des changements climatiques se produiront, avec des risques énormes. Les décideurs semblent totalement dépassés par les mesures à prendre !
Jean Jouzel : Je ne suis pas aussi pessimiste. Il y a dix ans, jamais je n’aurais cru les décisions du sommet de Kyoto possibles. Tout dépend maintenant de la ratification du traité par les parlements nationaux.
François Ploye : De sa ratification et du respect effectif des objectifs fixés, qui sont loin d’être acquis ! Il est crucial d’être rapide. Or, de nombreux Etats cherchent à gagner du temps, ainsi qu’en témoigne le débat sur le commerce des droits à polluer.
Regards : De quoi dépendra selon vous la ratification du traité de Kyoto ?
Jean Jouzel : D’une grande catastrophe naturelle ? De nombreux pays en développement, rabrouant un Occident déjà industrialisé et donneur de leçons, ont refusé de s’engager. Les Etats-Unis, eux, ont conditionné leur propre ratification à l’engagement de ces pays. C’est un vrai problème global de développement Nord-Sud. Je mets cependant mon espoir dans une rationalisation de la consommation énergétique actuelle. J’espère enfin que le prochain rapport IPCC (2), plus affirmatif quant aux dégâts causés et aux risques encourus, aidera à appuyer cette ratification.
François Ploye : Il faut arriver à vivre mieux sans consommer autant. Le développement d’une économie de l’information est ici un atout, - mais à nuancer. La vente de biens à distance par Internet tend en effet à accroître à son tour le transport matériel des biens et donc la consommation d’énergie ! Il faut repenser aujourd’hui les critères définissant la croissance, encore appuyés par le calcul du PNB sur les échanges marchands plutôt que sur la qualité de vie. Il existe pourtant des indicateurs alternatifs à disposition, tels que l’Indice du développement humain (IDH)…
Regards : Les climatologues sont-ils des écologistes ?
Jean Jouzel : La climatologie s’est créée comme discipline au cours des vingt dernières années seulement. Avec elle, il est vrai, nous avons mieux pris conscience des problèmes globaux et de l’écologie.
François Ploye : La transformation récente des outils scientifiques, notamment les modélisations possibles tournant sur ordinateur, a entraîné quant à elle une transformation de la science. Avant, les scientifiques étudiaient dans leur coin une infime partie du mécanisme global. Aujourd’hui, leur regard porte sur la totalité du champ. Leur imagination et leur conscience en sont interpellées.
Propos recueillis par Karin Gantin
(1) François Ploye, Effet de serre, science ou religion du XXIe siècle ?, Ed. Naturellement, 2000
(2) Rapport “ International Publication on Climate Change ” (IPCC), dont Jean Jouzel est un des rédacteurs comme représentant français.