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Ouagadougou, vitrine de la production africaine
Digital Film Sonovision, Mai 2005,
Par François Ploye
Dans la capitale du Burkina Faso, s'est tenue début mars la dix-neuvième édition du Fespaco. Les cent soixante-dix films projetés ont révélé la vitalité inégale du continent africain en matière de production cinématographique et le recours croissant au numérique.
Créé en 1972, le Festival Panafricain du
Cinéma et de la télévision de
Ouagadougou, plus connu sous le nom de Fespaco, a lieu tous les deux
ans dans la capitale poussiéreuse mais accueillante du
Burkina Faso. Cette année, plus de quatre mille festivalier
ont pu apprécier la diversité du
cinéma africain, avec vingt long-métrages en
compétition, autant de courts, et en tout presque cent
soixante-dix films projetés. Mais le palmares final a
confirmé le rôle moteur joué par
quelques nations leaders dans le paysage cinématographique
africain. Le grand prix a été donné au
sudafricain Zola Maseko pour « Drum »,
l'étalon d'argent au marocain Hassan Benjelloun pour
« la Chambre noire », et l'étalon de
bronze au burkinabé Daniel Kollo Sanou pour «
Tassuma ». La qualité indéniable de la
sélection générale occulte la
difficulté croissante que rencontrent les producteurs pour
monter des projets avec le système européen
classique d'aide à la production. Les fonds sont
soupoudrés sur davantage de films et de pays, et les projets
ambitieux ont de plus en plus de mal à voir le jour.
Le constat de Dominique Wallon, ancien directeur du CNC, est sombre :
« la situation de la production africaine est la plus
désastreuse depuis longtemps, cela va en
déclinant depuis cinq ans. Par exemple le malien Souleymane
Cissé n'a pas réalisé de film depuis
« Wati » en 1995, le burkinabé Idrissa
Ouedraogo a fait un film à petit budget il y a trois ans.
» La période faste de la production africaine de
la fin des années 80, début des années
90, est en effet terminée. La France, ainsi que l'Europe,
ont réduit leurs financements. Un drame comparable
à ce qu'a connu le cinéma artistique en France,
mais côté africain, rien n'a pris le relais.
« La génération des grands
réalisateurs est en arrière-plan, ajoute
Dominique Wallon, il en arrive de nouveaux et comme toute
période de changement, il y a un flottement. Depuis 2000, il
y a environ sept long-métrages en 35mm produits par an sur
les huit pays de l'UEMOA. En élargissant aux anglophones et
lusophones, la France et l'UE financent peut-être une
douzaine de films par an. Ce n'est pas assez, chaque film est une
aventure individuelle, unique, difficile à reproduire, il
n'y a pas d'accumulation de savoir-faires collectifs. Dans cet
environnement, le numérique est un réel espoir
pour la production et la diffusion. » A signaler, deux autres
poids lourds du continent, quasi-absents du festival, mais sans qui le
panorama africain ne serait pas complet. L'Egypte d'abord, le seul pays
à avoir réussi dans le passé
à exporter massivement ses films sur le continent,
maintenant remplacés par les films de Bollywood ou de kung
fu. Et le Nigeria, qui a développé une production
de fiction certes video, mais peut-être la plus importante au
monde avec plus d'une centaine de long-métrages produits par
mois, qui lui a fait mériter son surnom de Nollywood. Cette
industrie s'est développé pour un
marché intérieur de 130 millions d'habitants,
dans un environnement de misère et de piratage, contraignant
les producteurs à produire vite et à bas
coûts, en inondant le marché de VCD à
quelques euros.
La pellicule, objet de luxe
L'édition 2005 du Fespaco a confirmé le
développement accéléré des
supports vidéo et numérique, en particulier pour
la partie documentaire de plus en plus fournie, mais aussi pour les
long-métrages, à l'instar de « Sous la
clarté de la lune » de la réalisatrice
burkinabé Appoline Traoré, ou du «
Jardin de Papa » de Zéka Laplaine (RDC), des longs
métrages tournés en DV puis kinescopés
en 35mm. Enfin une grande nouveauté a
été l'arrivée - toujours en
compétition longs métrages 35mm - de films
tournés en HD, comme « Ouaga Saga » du
burkinabé Dani Kouyaté, ou « Max and
Mona » du sud-africain Teddy Mattera. Cet essor de la
production numérique était aussi visible au MICA,
le Marché international du cinéma et de la
télévision africains, qui s'est tenu en
parallèle du Fespaco dans le hall d'exposition du Centre
culturel français (CCF) Georges Meliès de
Ouagadougou. Pour sa douzième édition, le MICA a
accueilli "une trentaine de stands promotionnels", selon les
organisateurs, dont un certain nombre de sociétés
de production, parfois renommées, comme Sahélis
Productions de Dani Kouyaté, ou Filmi Doomireew la
société d'Ousmane Sembène
présente pour la première fois au MICA. Autre
signe des temps, la présence de plusieurs
sociétés de location ou de distribution de
matériel, comme INS Video, Ottinex et Tatou, exposant les
dernières générations de
caméras numériques. La
société française INS Video,
implantée en Afrique sur le Burkina Faso, le
Bénin, le Mali et le Gabon, distribue toute la gamme de
matériel de production video et numérique
léger, allant de la production aux serveurs de diffusion.
Ses techniciens assurent conseil, formation et maintenance. Ils ont
ainsi fourni à Boubacar Diallo la caméra DVcam
qui lui a servi pour tourner ses deux long-métrages
« Traque à Ouaga » et « Sofia
». INS video présentait au Mica, le camescope
numérique de Sony, la HVR-Z1E. Une autre
société française fortement
présente au Fespaco et au Mica est le loueur de
matériel Tatou. Son directeur Max Beauval, a fait le choix
de s'appuyer au travers de la filiale Tatou Afrique
installée en Tunisie, sur des partenariats locaux, au
Burkina Faso, au Niger, en Algérie, en Côte
d'Ivoire et au Sénégal. Ils ont fait la
démonstration de la pertinence de l'utilisation de la HD au
travers de la réalisation récente de deux
long-métrages africains, « Ouaga Saga »
de Dani Kouyaté et « Confidences » du
camerounais Cyrille Masso, pour lesquels ils ont fourni les
caméras Sony 750 HD cam et une partie du matériel
de tournage.
Une troisième société
française présente au dernier MICA est Ottinex,
un distributeur implanté à Nice, qui a peu
à peu développé une
activité en Afrique, jusqu'à y faire la
moitié de son CA. Ils distribuent toute une gamme
d'appareils de production et de post-production pour la video et le
cinema numérique. « nous avons deux grosses
plateformes à Libreville et à Dakar avec support
SAV, et pièces détachées, explique
Claude Sénéchal d'Ottinex, nous
espérons d'ici 2007 nous étendre dans huit pays
d'Afrique et notre but est d'avoir au moins une personne SAV
formé par pays. Notre marché est la
vidéo et le cinéma avec la HD. Nous essayons de
vendre au même prix en Afrique qu'en France,
malgré les problèmes de taxes.
Déjà les taxes sont maintenant identiques dans
l'Union Africaine Régionale, et il n'y a plus de droits
entre pays. Nous attendons une décision qui doit
être prise pour éliminer tout ou partie des droits
de douane sur le matériel professionnel en rapport avec la
communication. » Ottinex est positionnée sur les
marchés du cinéma, avec le DV et
l'arrivée de la HD, mais aussi en publicité,
où Claude Sénéchal croit beaucoup
à la HDV, et surtout sur le marché principal de
l'occasion, avec des petits systèmes, de type DV pro ou DV
cam : « Le marché se développe bien du
côté des télévisions,
grâce à la libéralisation et
à l'arrivée de nouvelles
télévisions privées, comme au Cameroun
ou au Sénégal. Il existe certaines
spécificités du marché africain, il
faut privilégier les produits qui dégagent peu de
chaleur, et aussi prendre des matériaux qui ne s'oxydent
pas, de type aluminium, ou carbone. D'où l'importance d'un
support sur place afin d'éviter de faire faire des allers et
retours au matériel avec la France. »
La production en numérique
Dans ce contexte où la chasse aux rares aides à
la production devient de plus en plus difficile, le
numérique léger, DVCpro, Dvcam ou même
Beta, permet à une jeune génération de
cinéastes d'émerger. Tournés avec des
moyens dérisoires, des comédies presque
documentaires sont tournés en DV, comme « Traque
à Ouaga » et « Sofia » du
burkinabé Boubakar Diallo ou "L'Arnaque" du malien Ousmane
Diadié Touré, tourné à
Bamako. Idrissa Ouédraogo, réalisateur
burkinabé renommé, a su prendre le train en
marche. Ses derniers films en 35mm ont du être
tournés avec des budgets modestes, comme "la
Colère des dieux" terminé en 2003 et
tourné en à peine quatre semaines. Il
considère, comme ses collègues exploitants,
producteurs et distributeurs, que l'organisation du marché
doit être complètement repensé. Il
souhaite recréer un cinéma correspondant
à la réalité du continent
grâce aux possibilités offertes par le
numérique. Son offensive a commencé en reprenant
un réseau de salles à Ouagadougou, où
il a fait installer des projecteurs video. Et il a commencé
de tourner son prochain film, « le Triomphe de l'amour
» entièrement en numérique.
L'expérience récente a en effet
démontré que des films tournés en DV
avec des budgets modestes, trouvaient facilement leur public sur place.
Autre atout pour le numérique, la HD a fait son apparition
en Afrique, pour ceux qui souhaitent concilier une qualité
proche du 35mm à la souplesse du numérique, sa
plus grande facilité de tournage et de
réalisation d'effets spéciaux, et une baisse des
coûts de production. « Ouaga Saga » de
Dani Kouyaté comporte toute une série d'effets
spéciaux destinés à accentuer le
côté magique de ce beau conte populaire.
L'humoriste marocain Said Naciri a tourné en 2003 son
long-métrage « les Bandits » en HD, car
il avait besoin d'effets spéciaux en 3D, notamment pour les
scènes tournées en
hélicoptère, mais le 35 mm était trop
cher. En Afrique du Sud, les expériences HD sont un peu plus
nombreuses, notamment avec le récent « Max et Mona
» de Teddy Mattera, tourné en 2003 en haute
définition pour des raisons essentiellement
budgétaires.
« Bedwin hacker » les pionniers de la HD
Au Maghreb, la réalisatrice tunisienne Nadia el Fani est
pionnière avec son film « Bedwin Hacker
» tourné et post-produit en HD en 2001. Ce
long-métrage humaniste défend la
liberté de parole et l'émancipation
féminine. L’histoire retrace le parcours
d’une Tunisienne qui pirate les
télévisions européennes pour
émettre des messages de paix en arabe. Nadia el Fani a
travaillé avec un chef opérateur tunisien, Tarak
ben Abdallah qui avait été formé
à la HD chez Sony. Ils ont utilisé la
première génération de
caméra HD, une Sony entrelaçée, la
HD-W700 NTSC. Par ailleurs certaines séquences du film ont
été tournées en DV.
La raison du choix de la HD est multiple, d'abord du fait du contenu du
film, « avec de nombreuses incrustations d'images dans les
écrans, et les animations du dromadaire à
incruster en post-production précise Nadia el Fani, par
exemple la scène de l'expulsion à Paris, qui
devait être incrustée dans un écran
dans le désert, a été
tournée à l'envers, déjà
dans le désert pui sà Paris. Autre avantage, la
synchronisation directe des écrans avec la caméra
était possible pour les séquences avec webcam par
exemple. » La post-production a été
faite en 2001 en France, dans des conditions un peu difficile car les
prestataires n'étaient pas familiers du format NTSC.
L'auto-conformation en HD du montage s'est faite finalement chez VDM,
et le kinescopage a été pris en charge par Dust
juste avant sa faillite. « je n'ai pas cherché
à faire du 35mm, ajoute Nadia el Fani, je suis
restée avec l'esthétique HD et sa profondeur de
champ. Par exemple, en contre-jour, la caméra
répond très bien et la qualité
d'images sur les plans larges est impressionante. Autre avantage, comme
les acteurs étaient non confirmés,
c'était avantageux de pouvoir faire beaucoup de prises.
Surtout que les délais étaient serrés,
nous avons tourné sur sept semaines au lieu de dix semaines,
en prenant plus de plans que nécessaire. »
Une autre difficulté du tournage résidait dans
les conditions climatiques extrêmes puisque les
températures ont dépassé les
42°C dans le désert tunisien alors que Sony disait
que la caméra tenait seulement jusqu'à
40°C. « il faut féliciter le chef
opérateur, s'exclame Nadia el Fani, il prenait des linges en
drap de coton, les trempait, les essorait et il en entourait la
caméra. Et elle a tenu le coup. Car nous n'avions qu'une
seule caméra et nous étions dans le
désert. En plus nous avons eu trois jours de vent de sable,
et le moniteur est tombé en panne, nous sommes
restés pendant deux semaines sans retour video comme en
35mm. » Au final, l'expérience était
positive, le budget global est resté inférieur
à un million d'euros, alors qu'il était
estimé à deux millions d'euros au
départ. « le choix de la HD m'a clairement
aidé budgétairement, conclut Nadia el Fani, et
sauf imprévu, je vais choisir la HD pour mon prochain
long-métrage, la souplesse de l'outil, l'absence de temps de
recharge, facilitent le travail. Ce qui est dommage c'est que suite
à cette expérience, personne n'a
retourné en HD en Tunisie, pourtant nous n'avons
même plus de laboratoires 35mm. Mais le milieu
cinématographique est encore réticent. De mon
côté, cela fait au moins huit ans que je dis que
tout le monde doit passer au numérique. »
et au sud du Sahara
En Afrique subsaharienne aussi, deux long-métrages ont
déjà été tournés
en HD, avec des caméras Sony 750 du loueur de
matériel Tatou Afrique. Outre « Ouaga Saga
» présenté au Fespaco, il s'agit de
« Confidences » du camerounais Cyrille Masso, dont
la post-production est en cours de finalisation. Pour Cyrille Masso, la
raison principale du choix de la HD est financière. Le
numérique était devenu la seule option pour que
son film voit le jour. « dans un contexte où, la
production cinématographique est moribonde, quasi
inexistante, et avec le peu de ressources dont nous disposions pour
faire ce film qui traînait il faut le dire dans nos tiroirs
depuis près d’une decénie, il fallait
opter pour une solution simple efficace et bon prix, affirme-t-il.
» De plus, au Cameroun, comme dans les autres africains, il
n’existe pas de laboratoires pour le développement
des films. Autre atout du numérique, sa souplesse :
« Avec le numérique, il nous a
été possible de travailler pratiquement en temps
réel. Prendre par exemple la bonne décision de
tourner la continuité d’une scène sans
attendre les résultats du laboratoire comme ça se
fait pour une chaîne classique en 35mm. »
« Confidences » est un film urbain, avec beaucoup
d'ambiances de nuit qui se prêtent
particulièrement bien à la sensibilité
de la HD. Or pour le tournage il y avait un gros déficit en
matériel lumière, le parc local étant
obsolète et insuffisant. La production n’avait pas
les moyens de louer et de faire acheminer le matériel
lumière venant de l’extérieur du pays.
« nous avons fait des essais chez Digimage, en bêta
numérique, ajoute Cyrille Masso, mais il fallait combiner
les optiques avec une série Zeiss, un pro35... et le
résultat ne nous pas convaincu. La HD répondait
vraiment à nos aspirations en terme
d’esthétique au niveau de l’image. La
petite cerise a été que nous avons pu combiner la
caméra avec la nouvelle série fixe mis au point
par Fuji, donnant au final un résultat fantastique pour les
peaux noires et sur les profondeurs de champs. On a vraiment
l’impression d’avoir tourné avec une
caméra 16 ou 35mm. Afin d’optimiser le
kinescopage, Franck Rabel mon directeur de la photographie et moi avons
eu plusieurs séances de travail. Des réglages
précis (gamma, shading, knee point, etc) ont
été effectués en fonction des
personnages, des décors et même de la
température ambiante au Cameroun.
» Franck
Rabel, directeur photo, dresse un bilan de son expérience :
« Nous avons souffert pour les hautes lumières,
qui font des cieux blancs, laiteux. il faut compenser avec des filtres
et des dégradés. Un autre souci est la taille
physique du capteur, trop petit, qui fait qu'il y a beaucoup de
profondeur de champ. Il faut essayer de réduire l'ouverture,
mais la focale reste un peu longue, il faut se reculer, ce sera mieux
lorsqu'il y aura de vrais objectifs cinéma, avec la
prochaine génération de caméras HD.
Outre les bandes de 40 minutes, un gros avantage de la HD est sa
réactivité. Les plans prennent le même
temps qu'en 35mm, mais cela va plus vite pour faire d'autres plans
à côté. En un clic on
décroche et on met la caméra à
l'épaule. »
Pendant le tournage, les fichiers ont été
numérisés en SDI sur un PC. Ils ont
été par la suite exporté sur DV
après avoir généré un time
code à l’image. Le réalisateur et son
équipe pouvaient ainsi visionner les rushes sur bande DV
à tout moment. Le travail de montage a
été fait sur place au Cameroun avec Adobe
première pro pour le maquettage, Final Cut Pro HD pour le
montage final. Le pré-étalonnage a
été réalisé avec After
effects7, Illustrator 10… Mais regrette le
réalisateur : « Ce qui est dommage,
c’est que nous aurions bien voulu achever toute la
chaîne surplace, mais n’avons pas toute la
logistique nécessaire, l'étalonnage et le
kinescopage en 35mm sont prévus en France.
L’expérience menée a
été plus que concluante, car elle a servi de
modèle pilote à plusieurs projets africains. La
HD est entrée dans nos mœurs et beaucoup de
projets se tourneront désormais en numérique.
Pour des cinéastes travaillant dans les pays en voie de
développement, cet outil permet d’avoir un bon
résultat au final, d’aller vite avec une
économie intéressante et des coûts
accessibles. » Ces premières
expériences sont encourageantes pour la viabilité
de la production numérique. Au Sénégal
par exemple il n'y a pas encore eu de long-métrages
tournés en numérique, mais des
court-métrages ou des documentaires, comme « 5x5
» de Moussa Touré, très applaudi eu
Fespaco. Mais plusieurs projets de long-métrages en HD sont
actuellement en cours de montage financier à Dakar...
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