Dossier 3D, 2D avec Linux : témoignages


Stéphane Deverly
directeur technique chez Duboi.

stephane deverly

Pour quelles raisons Linux a-t-il été utilisé chez Duboi ?

Ayant l'habitude de IRIX, l'UNIX spécifique à SGI, je désirais autre chose que Windows. En passant sous NT, nous nous sommes rendu compte que nous avions beaucoup perdu en facilité d'administration. Avec seulement quatre à cinq machines sous NT, les deux tiers de mon temps système leur était consacré. Revenir sur IRIX ne nous emballait pourtant guère, car les machines SGI étaient devenues moins performantes.

Nous avons donc acheté il y a plus de quatre ans des PC assemblés sous Linux. Nous les avons installé en renderfarm pour calculer avec Maya Batch et Dutruc, notre outil maison de trucage. Puis nous sommes passés il y a deux ans à des stations de travail Maya sous Linux, SGI pour continuer à bénéficier d'un bon support, ceci pour la fabrication des effets spéciaux d'Asterix 2. Là, nous avons essuyé les plâtres, les drivers des cartes graphiques n'étaient pas encore au point. Maintenant, la situation s'est assainie et l'administration est vraiment facilitée, grâce aux scripts UNIX. Les stations Linux plantent beaucoup moins que leurs équivalents Windows, certaines machines n'ont pas été rebootées depuis deux mois.

Nous avons maintenant sous Linux huit postes de travail ainsi qu'une cinquantaine de machines biprocesseurs en renderfarm, avec Suze en version 7. C'est un mélange de PC assemblés, de PC de constructeurs, qui sont plus fiables, ainsi que des SGI et des PC Micromachine. Nous avons préféré la distribution Suze à d'autres comme RedHat, car elle offrait des fonctionnalités plus évoluées, comme la préservation de Windows, s'il était déjà installé.

Quels sont les logiciels utilisés sous Linux ?

Comme logiciels commerciaux, nous utilisons Maya, Entropy et 3DEqualizer. La vitesse de calculs est équivalente à celle observée sur d'autres plateformes. Le principal souci est l'absence de Photoshop, que nous avons remplacé par Gimp et par sa version cinéma FilmGimp. Nous avons partagé les tâches, la 3D est faite sous Linux. La 2D, avec notre logiciel de compositing Dutruc, est faite sur des stations IRIX ou Linux. Nous avons gardé une ou deux machines Windows comme palettes, sur lesquelles tournent Photoshop et After Effects, et qui vont certainement évoluer vers des postes Mac avec OSX. Nous avons aussi porté nos développements et nos utilitaires. J'ai ainsi porté sans difficulté, en deux jours, notre outil de simulation de foules, Delafoule, directement de IRIX sous Linux.

Nous sommes depuis peu partenaire d'un projet OpenSource, Liquid, pour exporter les scènes Maya au format Renderman .RIB. Effectué en collaboration avec plusieurs autres sociétés dont MPC et Framestore, c'est notre première tentative de retourner du savoir vers la communauté Linux.

Quel bilan tirez-vous de l'utilisation de Linux ?

Le début de la production sur Asterix a été dur pour les graphistes, toujours à cause des problèmes de drivers. Nous avons installé l'interface graphique KDE pour qu'ils puissent manipuler à la souris. Notre problème principal vient de la palette Gimp que les graphistes n'apprécient pas, à mon avis essentiellement pour des raisons d'habitude de travail. Pourtant la version cinéma FilmGimp est une vraie palette en 16 bits, idéale pour le cinéma, alors que Photoshop, utilisée en 16 bits, a certaines fonctions désactivées. Notre souci actuel est de remplacer Entropy qui n'est plus distribué, nous avons commencé à tester Mental Ray.

Le bilan global pour nous est très positif, mais je pense que pour qu'une société trouve intérêt à s'équiper avec Linux, il faut déjà avoir une taille minimum, avec au moins dix machines en renderfarm, et des développeurs. Il faut aussi avoir une volonté de se différencier, en exploitant la facilité de développer sous Linux.



James Pearson
responsable système de la société MPC (The Moving Picture Company) à Londres.

james pearson

Comment Linux s'est diffusé chez MPC ?

Il y a quatre ans, nous avons commencé à utiliser Linux pour les machines système (web, ftp, DNS, NIS, etc.). Puis trois ans auparavant, quand les renderings que nous utilisons ont été porté d'IRIX sur Linux, nous avons migré la plupart de nos calculs sur un renderfarm Linux. Un an plus tard, nous avons commencé à utiliser Linux pour les stations de travail, et enfin pour les serveurs de disques il y a un an. Maintenant, c'est la plateforme principale de nos stations de travail 3D et de trucages. Nous avons déjà plus de trois cents machines sous Linux et cela continue à augmenter.

Les raisons de cette migration sont multiples, le coût mais aussi la souplesse, l'intégration avec notre infrastructure UNIX existante, ouverture du code source du noyau ainsi que les utilitaires GNU, etc. Nous avons choisi la distribution RedHat comme base, modifiée pour nos besoins internes. Moi, ainsi que d'autres à MPC, nous étions familiers avec RedHat dans le passé, et par ailleurs, la plupart des applications 3D commerciales ont été développées et conçues avec RedHat. Côté matériel, nous avons pris des machines à base d'Intel ou d'AMD, avec des cartes graphiques Nvidia de base. Quand nous avons commencé à utiliser Linux, le choix de Nvidia était évident et nous leur sommes restés fidèles.

Quels logiciels utilisez-vous sous Linux ?

Les logiciels commerciaux utilisés sont Maya, Renderman, Shake, Boujou, XSI, etc. et nous utilisons aussi plusieurs applications open source GNU, comme Gimp. L'équipe de R&D a aussi bien sûr développé sous Linux de nombreux plug-ins et divers outils. Il peut arriver que certaines applications ou outils ne sont pas disponibles sur Linux, nous utilisons alors d'autres plateformes.

Quel bilan tirez-vous de cette expérience ?

Globalement, nous sommes satisfaits du résultat. Il y a bien sûr de multiples problèmes que nous avons résolu progressivement concernant les nouvelles versions du noyau, ou les drivers, les patches, etc. Mais nous n'aurions pas pu finaliser un de nos plus importants projets de films sans ce passage de IRIX vers Linux. Il est sûr que Linux va continuer à se développer chez MPC, mais il n'y a plus grand chose que nous pouvons faire de plus !

Quel bilan tirez-vous de l'utilisation de Linux ?

Nous avons migré de IRIX vers Linux, aussi nous avions déjà une très bonne connaissance de Unix. Je pense que les choses se passeraient différemment pour quelqu'un qui veut intégrer Linux dans un environnement majoritairement Windows. Il est très important d'avoir une équipe qui comprend Unix/Linux. Et les ressources disponibles sur Internet, du type newsgroups ou mailing lists, se sont révélées très utiles.

Frédéric Cros, Mac Guff Ligne

Pourquoi Mac Guff a migré sur Linux et de quelle manière ?

Nous avons commencé à étudier la possibilité d'une migration vers Linux il y a maintenant quatre ans. Nous avons démarré le portage des logiciels développés en interne à cette époque et nous nous sommes équipés d'une renderfarm sous Linux courant 99. A fin 2000, lorsque Nvidia a sorti des drivers Linux pour ses cartes graphiques, nous avons attaqué le portage de nos interactifs. Au début de l'année suivante, le renouvellement progressif de nos postes de travail par des PC sous Linux a été entamé, une opération qui s'est achevée fin 2001. Nous utilisons Maya mais nous travaillons essentiellement avec nos propres logiciels de modeling, animation, rendu et compositing.

A l'époque, nous étions confrontés à la dégénérescence de notre parc de machines Silicon Graphics et nous devions trouver une alternative. De plus, comme nous développions nos propres logiciels sous IRIX, la question du portage s'est posée et le portage d'IRIX vers Linux était beaucoup plus naturel qu'un éventuel portage d'IRIX vers Windows par exemple. A l'heure actuelle, la quasi totalité de notre parc (85 % sur 150 machines) est constitué de PC sous Linux, soit 60 postes de travail, 45 machines bi-processeurs pour la renderfarm et 15 serveurs de disques qui gèrent 3 terabytes au total. Le reste de notre parc est constitué de machines sous IRIX issues de notre période SGI et de machines sous Windows, utilisées pour des applications n'ayant pas d'équivalent sous Linux.

Quelle distribution Linux avez-vous choisi ?

Nous avons essayé Red Hat puis nous avons opté pour SuSE. Notre choix s'est porté sur eux car ils ont été les premiers à intégrer ReiserFS - le premier filesystem avec journaling sous Linux - dans leur distribution et c'était pour nous un critère déterminant. Par ailleurs, il se trouve que SuSE réalise un travail excellent et que nous n'avons jamais été déçus depuis.

Quel bilan tirez-vous de votre expérience ?

Il faut bien admettre que tout n'a pas toujours été pas aussi simple qu'on aurait pu le souhaiter. Nous avons par exemple été longtemps confrontés à de gros problèmes réseaux (NFS) pour des raisons d'incompatibilité entre IRIX et Linux. Ces problèmes sont heureusement désormais résolus. Un des problèmes principaux que nous rencontrons sous Linux est l'absence d'une librairie permettant de gérer les movies du genre Quicktime. Il  y a bien des projets open source consacrés a ce problème, mais les résultats ne sont pas encore probants.

Mais le plus gros point noir reste le fait qu'Alias/Wavefront pour Maya ne supporte pas la distribution de Linux que nous utilisons et que lorsque nous avons des problèmes, on nous répond un peu rapidement que cela en est la cause. S'il est effectivement compréhensible qu'il est difficile pour un  fabricant de logiciel de supporter les différentes distributions de Linux, c'est une réponse un peu trop facile.

Pour nous, Linux est plus qu'une expérience: c'est devenu notre OS principal. En ce qui concerne notre secteur d'activité, on peut constater que la majorité des grandes compagnies américaines (ILM, etc...) ou de nos concurrents en France ont fait le même choix que nous... On doit pouvoir en conclure que ce n'est pas une mauvaise chose. D'une manière générale, la vie sous Linux serait plus simple si un certain nombre d'applications standards étaient disponibles, ne serait-ce du fait des échanges de fichiers avec des gens qui, eux, ne sont pas sous Linux. Les choses évoluent néanmoins dans le bon sens. L'idéal serait d'arriver à éradiquer totalement les machines sous Windows mais pour le département gestion-comptabilité, par exemple, c'est assez difficilement envisageable dans l'état actuel des choses.

© mars 2003 François Ploye et Pixel SA