Ocelot l'enchanteur

Propos recueillis par François Ploye
© Jeune Afrique L'Intelligent, 13-19 juillet 2003
michel ocelot
Michel Ocelot

Kirikou témoigne-t-il de vos relations privilégiées avec l’Afrique ?

Mon enfance passée à Conakry a été très riche. J’en garde des souvenirs d’équilibre, de bienveillance, de bonne humeur, de beauté, qu’il fallait bien que j’exprime un jour. Pourtant avec Kirikou, le point de départ n’était pas de faire un film sur l’Afrique. Je suis parti d’un conte qui m’a frappé et séduit. Le conte était africain par dessus le marché, ce qui tombait bien ! Un enfant parle dans le ventre de sa mère, s’accouche et se lave tout seul. Son attitude et celle de sa mère me plaisaient. J’ai écrit le scénario en une semaine, avec une autre fin que le conte, en suivant mes goûts et convictions, et en puisant dans différentes cultures, africaines ou autres. Par exemple, l’animal qui boit l’eau de la source est inspiré d’un conte alsacien, et le baiser qui transforme est occidental.

En revanche, la justesse de ce qu’on montre est importante à mes yeux. Les végétaux, les cases du village, les animaux et les héros sont africains, même si la manière de les styliser est un mélange entre l’art nègre et l’art déco, avec une pincée d’art égyptien. J’ai appris à lire en Afrique avec les contes africains, et il était par exemple évident pour moi que l’entrée du souterrain devait se situer dans une termitière. J’ai voulu représenter l’Afrique avec des africains, ce que personne n’a jamais fait avant moi dans un long-métrage d’animation. Je suis assez content du résultat. J’ai pu célébrer un peu la beauté africaine. Grâce à Kirikou, des milliers d’enfants roses se sont sentis noirs et ils ne pourront pas bêtement rejeter ceux qui, en fait, font partie de leur famille…

Aviez-vous un message particulier à faire passer aux africains ?

J’ai un message pour mes frères humains, pas seulement les africains « Jetez tous vos gri-gris à la mer, les choses iront mieux ». Il ne faut pas faire de film, si l'on n’a rien à dire. J’ai du respect pour les personnages de mes films, et si je peux offrir de la dignité aux gens, j’en serai heureux. Finalement, dans Kirikou, il n’y a pas de vrais méchants, tout au plus des lâches ordinaires, capable de mieux se comporter.

Parlez-nous de votre prochain long-métrage Azur et Asmar ?

personnages

Les personnages principaux
L’histoire est celle d’un enfant blond aux yeux bleus et d’un enfant brun aux yeux noirs, qui grandissent ensemble en France, comme des frères. Leur position dans la société n’est pas la même. Azur est issu d’une famille riche, Asmar est l’enfant de la servante et nourrice maghrébine. Vingt après, nous les retrouvons au Maghreb, mais leurs rôles se sont inversés. C’est une histoire d’immigrés, quiest liée à celles des maghrébins de France. Mais c’est une fable, les rôles peuvent être inversés à l’infini. Je suis frappé par tous ces groupes dressés à se détester, et touché par les mains qui cherchent à s'atteindre malgré les barbelés. L’époque choisie pour le film est celle de la civilisation islamique à l’époque brillante, entre le VIII°siècle et le XV° siècle.

Le film sera bilingue, en français et en arabe. Le français sera doublé ou sous-titré pour les versions étrangères, mais l’arabe restera sans sous-titres. Je trouve intéressant de présenter deux langues à des enfants - ça ne se fait pas -et d’avoir une langue qui reste incompréhensible, pour faire comprendre l’embarras des immigrés. L’histoire, elle, restera compréhensible tout le temps. Quant à ceux qui parlent les deux langues, tant mieux, ils sauront tout…

De quelles références visuelles partez-vous ?

Pour la période arabo-andalouse, il n'existe aucun document graphique avant le XVI°siècle, en dehors de deux peintures à l’Alhambra. C’est un de mes soucis. Les décors seront faits par collage sur ordinateur de photographies de constructions existantes au Maghreb et en Andalousie, avec quelques éléments pris en Egypte, au Liban, en Turquie. Les costumes seront européens, maghrébins et perses. Les bijoux berbères auront aussi de l’importance. Comme il est difficile de les représenter en animation traditionnelle, les personnages seront modélisés et animés sur ordinateurs. Il nous reste des tests à faire pour en valider le principe mais comme d’habitude, le résultat sera un conte de fées.


palmeraie

Pensez-vous que l’âge d’or de l’Islam soit révolu ?

A partir du XV°siècle, l’Occident est devenu plus fort et plus créatif que le Moyen-Orient. La fin est venue pour les musulmans lorsqu’ils ont été trop conscients d’être les meilleurs, trop convaincus que tout se trouvait dans le Coran et qu’il n’y avait pas à chercher ailleurs. Pourtant le Prophète semblait bien favorable à une recherche continue, “dussions-nous aller jusqu’en Chine”. Une approche trop étroite de la religion a fermé les fenêtre, empêché les échanges et les fécondations, tout ou presque s’est arrêté, tandis que les autres poussaient, à leur insu. Tout peut se mettre à repousser, en rouvrant les fenêtres et en aiguisant le sens critique. Mais faut-il l’appeler l’Islam ?

Dans Azur et Asmar, je veux célébrer la civilisation islamique du Moyen-Age, brillante et ouverte. Plongeant ses racines dans la Bible et les Evangiles, eux-mêmes nés au Moyen-Orient, la civilisation musulmane a pris le flambeau de la civilisation gréco-romaine quand l’Europe l’a lâché. Elle l’a enrichie d’autres apports et de développements, qui constituent aujourd'hui une partie des fondements de la civilisation occidentale. Il est bon de savoir d’où nous venons, ce que nous devons aux uns et aux autres.

Avez-vous été marqué par des films africains récents ?

Oui, plusieurs, découverts en début d’année au Festival du film africain de Milan, où j’étais juré. En particulier, Mme Brouette, du Sénégalais Moussa Sene Absa, une comédie réjouissante qui traite cependant de sujets sérieux. J’y ai retrouvé l’Afrique noire que j’ai aimée, gaie, vivante, avec de la personnalité et des femmes magnifiques ! Mais aussi Poupées d’argile, du Tunisien Nouri Bouzid, qui traite du problème des petites bonnes. C’est un film sans défaut, tout y est juste et prenant. Enfin, Rachida, où la réalisatrice Yamina Bachir-Chouikh témoigne avec courage de la violence dans la vie quotidienne en Algérie.